Par Jean-Philippe Frey – animateur de la commission Sports de Raquette de l’Union Sport et Cycle

Ce mois de décembre 91 a changé ma vie. Pourtant, de cette époque, je ne me rappelle de rien, ou presque. Démission de Gorbatchev, élection de Lech Walesa, traité de Maastricht, victoire de Didier Auriol au Monte Carlo : de tous ces évènements, je n’ai aucun souvenir. Normal, à l’époque, j’ai cinq ans et la seule chose qui m’intéresse plus de trois minutes consécutives, c’est mes figurines GI JOE et ma chambre, improbable théâtre d’affrontements entre dinosaures et figurines sur-armées ! Mais ce mois va changer ma vie, puisque c’est à ce moment-là, que le tennis est entré de ma vie, pour ne plus jamais y ressortir depuis lors…

Décembre 91, c’est la victoire de Guy Forget à Bercy. Avec son trophée, dont la forme si singulière m’éloigna peut-être à jamais des arts plastiques. Mais décembre 91, c’est également la victoire de la bande de Noah dans un Gerland incandescent, encore plus bouillant qu’après un but de Sydney Govou. De cette finale, je n’ai qu’un vague souvenir. Pas moyen de me rappeler du lieu où j’étais lors de la balle de match de Forget, ni d’un revers de Riton et encore moins du discours de Noah à la fin du match. Ce dont je me souviens en revanche, c’est de Saga Africa inondant les ondes et de mon inscription fissa au club de tennis du village d’à côté, 1306 habitants, presque autant de bovins, deux quicks, un mur et un court couvert ! Agassi avait des cheveux, Seles battait des records de précocité et de décibels, et je venais de me découvrir une passion : le tennis.

Progressivement, je délaissai ma chambre et remplaçai les bagarres de jouets par d’interminables matchs de tennis imaginaires, dans le garage de ma maison, transformé pour l’occasion en court central de Roland-Garros. A ma maîtresse de CM2, j’indiquai sans coup férir que je serai joueur de tennis quand je serai grand. Ne m’ayant pas encore aperçu en Une de Tennismag, cette dernière eut la bienveillance de ne pas rabrouer trop durement. De cette jeunesse passée avec des posters d’Agassi et de Sergi Brugera sur les murs, une compétition m’aura marquée plus que toute autre, il s’agit de la Coupe Davis. Quiconque a vécu la finale 1996 et sa folle dramaturgie en reste marquée à vie, peut-être encore plus que celle de 1991. Putain (pardon) de Nicklas Kulti qui a failli achever tous les porteurs de pacemaker de France ! Il est encore tard, en ce dimanche d’hiver, mais toute ma famille est scotchée devant l’écran pour assister à la délivrance et communier avec Arnaud Boestch, marquée par la fatigue, à genoux, debout, levant les bras, tournant la tête et pleurant de bonheur. Ce n’est pas rien, ce genre de moments.

Et de moments magiques, rocambolesques ou tragiques, la Coupe Davis n’en manque pas :

  • La Coupe Davis, c’est des week-ends entiers passés avec Jean-Paul Loth et Lionel Chamoulaud.
  • La Coupe Davis, c’est un nombre incalculable de contrôles ratés le lundi matin pour avoir passé son dimanche à  attendre la fin du match 4, puis celle du match 5 (mes excuses à Pythagore et Thalès)
  • La Coupe Davis, c’est connaître Filip Dewulf, Bohdan Ulihrach, Georges Bastl, Sjeng Schalken et se faire traiter de fou lorsqu’arrive le camembert orange (sport) au Trivial Pursuit !
  • La Coupe Davis, c’est avoir d’infinis regrets de ne pas s’être levé durant la nuit pour regarder le chef d’oeuvre d’Escudé en Australie !
  • La Coupe Davis, c’est se souvenir d’un Bercy aphone et chialer avec Paul-Henry Mathieu après sa défaite contre  Youzhny(et en chialer toujours 15 ans après)
  • La Coupe Davis, c’est des mecs qui te donnent envie de jouer en double avec tes potes: Guillaume Raoux, Olivier Delaître, Fabrice Santoro, Mickäel Llodra, Nicolas Mahut, etc.
  • La Coupe Davis, c’est remplir Roland-Garros en Septembre !
  • La Coupe Davis, c’est des claques monumentales contre des légendes du jeu (Federer, Novak, Murray…)
  • La Coupe Davis, c’est un stade Pierre Mauroy qui chante à l’unisson la Marseillaise et qui ne fait pas le fier quand d’avance Mister Coupe Davis- Steve Darcis- pour le match 5 !

Bref, la Coupe Davis est un monument. La ferveur des supporters, de ces salles, stades et arènes remplis partout en France et dans le monde, les étoiles dans les yeux des gamins en sont les plus beaux ambassadeurs. Et si, avec l’âge, ma passion pour le tennis s’est quelque peu tarie (oui, je l’avoue, je ne connais plus le TOP 50 ATP par cœur), je désespère toujours autant mes proches à allumer la télévision lors d’un samedi de double ou en repoussant leurs invitations du dimanche parce que « je peux pas, j’ai Coupe Davis ! » Alors aujourd’hui, vouloir remplacer cette belle centenaire par une épreuve d’une semaine, sans public et sans les 5 sets, ça me chagrine. Et la manière de procéder m’exaspère. Pourquoi, toutes ces légendes du jeu, qui se sont écharpées de longues années durant pour profiter de sa gloire, ont-elles l’air de soutenir, une fois obtenues ce foutu saladier, une réforme qui en sonne le glas ? Pleins de choses m’échappent certainement, mais ma déception est à la hauteur des émotions suscitées par l’épreuve. Alors messieurs les dirigeants de la fédération internationale, il est encore temps de sauver la Coupe Davis (un format tous les 2 ans ne ferait-il pas l’affaire ?).

Pour qu’à l’avenir, mes dimanches après-midi aient la même saveur. Pour que subsistent des saladiers en argent. Pour que le tennis conserve son plus beau symbole. Et pour que les générations futures puissent à leur tour connaître la beauté de l’hiver 91…

Jean-Philippe Frey