Ancienne sportive de haut niveau, chef d’entreprise et spécialiste de l’innovation, Dominique Carlac’h confie à Filièresport sa propre expérience du sport, de l’entreprise et du sport en entreprise… Extrait du grand entretien paru dans Filièresport n°50.

Ancienne sportive de haut niveau, vous êtes dirigeante d’une entreprise de conseil en innovation, pouvez-vous m’expliquer comment vous êtes passé de l’un à l’autre ?

Je viens de Plouray (56), dans le centre de la Bretagne, un milieu très rural où, pour occuper les gamins, il y avait le foot, le cyclisme et le cross. Mon papa était professeur de sport et fermier. Dans les années 70, notre micro-exploitation, trop petite, ne pouvant s’agrandir. J’avais moi-même une vraie volonté d’ascension sociale. C’est mon père qui m’a « exfiltrée » du monde rural en m’inscrivant en sports-études à l’âge de 14 ans.

Quelle a été votre carrière sportive ?

J’étais douée pour l’école et le sport, j’avais un gabarit et une volonté de performance… En lycée sport-études, prise en main Francis Kerbiriou, médaillé du 4 fois 400 mètres aux JO de 1972, tous les ingrédients étaient réunis pour que ça fonctionne. Je suis devenue championne de France. J’ai aussi eu la chance de porter une dizaine de fois le maillot des Bleues à l’international sur des relais 4 fois 400 mètres, avec tout ce que cela implique comme volonté de tenir son rang et de fierté du rayonnement de la France.

Et vos études ?

J’ai poursuivi parallèlement mes études, bac littéraire, Sciences Po en cursus « études et sport de haut niveau ». Je suis de la génération Pérec mais je n’avais pas son talent… J’ai eu l’intuition de ne pas m’obstiner. À 25 ans, j’ai terminé ma carrière sportive dans le classement national et j’ai décidé de mettre le turbo sur mes études.

Avez-vous continué le sport à titre de loisir ?

Comme beaucoup de sportifs, j’ai complètement raccroché quand la compétition s’est arrêtée. Je me suis mariée, j’ai eu des enfants et j’ai mené ma carrière de consultante en innovation. Je n’ai repris l’activité sportive qu’une dizaine d’année plus tard, quand je suis arrivée à Paris. Je parcours plus de 46 à 48 kilomètres à pied par semaine. 

Comment vous organisez-vous ?

Plutôt que de fréquenter une salle de sport, de faire partie d’un club ou de participer à des épreuves sportives, je préfère me consacrer à mon travail et à ma famille. Je pratique donc volontairement ce j’appelle du « sport déguisé », qui consiste à marcher le plus possible : pas de voiture le week-end et le moins de correspondances  possibles en métro en semaine, afin d’aller à pied chercher un parcours direct vers ma destination. Et j’incite mes collaborateurs à en faire autant.

Comment le prennent-ils ?

Ils aiment bien ! Du coup, cela nous a encouragé à mettre en place deux séances de coaching offertes par l’entreprise par semaine : une séance « douce » genre Pilates, c’est-à-dire non traumatique et après laquelle on ne sentira pas trop la sueur (nous n’avons pas de douche dans nos locaux), entre midi et deux ; une séance très cardio à 19 heures pour les plus sportifs, qui pourront rentrer se changer chez eux ensuite. Une quinzaine de collaborateurs sur nos 32 CDI sont assidus.

À quel moment cette offre de sport a-t-elle été mise en place ?

En septembre dernier. Le déclic est parti des associés. Pour montrer l’exemple, nous nous sommes inscrits à l’Oxfam Wintertrail, 60 kilomètres en raquettes à neige avec 5 000 mètres de dénivelé dans la Vallée d’Abondance, entre France et Suisse. L’objectif est de finir ensemble pour être classé. Nous avons donc lancé des séances de préparation physique et de renforcement musculaire et pro- posé aux collaborateurs qui le sou- haitaient d’y participer. C’est comme cela que nous avons mis en place le sport dans l’entreprise. Quant au Wintertrail, nous avons fini trentièmes sur 90 équipes !

Même en ayant arrêté le haut niveau, vous gardé un tempérament de gagneuse…

L’héritage du sport de haut niveau, c’est d’y aller à fond à partir du moment où l’on a décidé de se lancer. Cela m’a été utile quand j’ai choisi, après un licenciement économique, de créer ma propre entreprise. Mon entourage craignait un échec. Pas moi. J’étais sûre de vouloir m’engager dans l’entrepreneuriat. Pourtant, avec mon diplôme de philo et de Sciences Po, mon profil tranchait dans un métier de consultants en innovation, où tous les professionnels étaient des ingénieurs, quinquagénaires ou plus, Centraliens, Mines ou X… Mais en matière d’innovation, avoir un regard extérieur est utile.

« Aujourd’hui, la question n’est plus : “combien le sport en entreprise va me rapporter ?” mais “comment le mettre en place chez moi” ? »

Comment êtes-vous arrivée dans le conseil ?

À Sciences Po, j’ai pris la section Service public pour devenir haut fonctionnaire, la destinée qu’espéraient pour moi mes parents et grands parents, tout en prenant toutes les options possibles hors de cette spécialité : marketing, stratégies, etc. Je me suis ennuyée un an comme analyste à l’OCDE avant de trouver un poste dans le privé comme consultant en innovation, pour lequel j’avais un peu de bagage théorique.

Quand êtes-vous entrée au Comité sport du Medef ?

Il y a quatre ans, en 2013, la commission nationale Innovation du Medef m’a auditionnée comme vice-présidente de mon syndicat professionnel, l’Association des conseils en innovation (depuis, j’en suis devenue présidente). Nous étions au début de la présidence de Pierre Gattaz, qui constituait ses équipes. J’étais prête à m’engager pour l’entrepreneuriat mais je ne voulais pas être en conflit d’intérêt en étant à la fois conseil en innovation et personnalité qualifiée sur le sujet au Medef. Ils m’ont proposé la vice-présidence de la commission Dynamique entrepreneuriale, qui s’occupe de diffuser la culture entrepreneuriale et de croissance dans les TPE-PME.

Comment avez-vous bifurqué vers le Medef Sport ?

Un jour, un permanent du Medef qui cherchait un médecin du sport m’a demandé si j’en connaissais un. Je lui ai raconté mon parcours et il m’a appris qu’il existait un Comité sport au Medef, dont le président, Philippe Joffard, qui venait alors de céder Lafuma, souhaitait se retirer. Je n’avais jamais communiqué autour de mon passé sportif depuis que j’étais entrée dans la vie professionnelle. Le Medef a tout de suite vu l’intérêt de faire succéder à un représentant de la filière économique du sport, quelqu’un comme moi qui a un double parcours sportif et entrepreneurial. J’ai pu dresser une feuille de route autour de la question : quel valeur l’héritage sportif peut-il apporter au monde économique ?

Quelle est la réponse ?

Je considère que le sport est un gisement de valeur pour la France à double titre. Il y a d’un côté une filière économique portée par une demande croissante, aussi bien de compétition que de sport loisir, filière qui plus est innovante grâce au sport connecté. Mon premier rôle au Comité sport du Medef est donc de promouvoir la pratique sportive tous azimuts pour entraîner l’ensemble de la filière économique. La deuxième dimension, c’est que le sport est un facteur de productivité pour les entreprises. J’en ai la conviction. Mais y rallier mes pairs du Medef a été une sacré paire de manches ! Aux yeux des vieux routiers de la négociation sociale, pas question de s’aventurer sur un terrain qui risquait de réveiller le débat sur les avantages acquis…

Il y a pourtant une pratique du sport dans les grandes entreprises…

Le CAC 40 est le vaisseau amiral de la promotion du sport en entreprise. Mais l’adhérent moyen du Medef, est une PME de province de 40 personnes et la première question que son dirigeant pose est : qu’est-ce que cela peut me rapporter ? L’étude scientifique que nous avons publiée il y a deux ans démontre que le sport en entreprise est toujours bénéfique, même quand la contribution de l’entreprise reste mesurée. Le deuxième enseignement est que le résultat est optimum dès lors que les moyens mobilisés reste raisonnables et que l’on s’adresse à tout le monde en permettant une pratique à la carte.

Que s’est-il passé depuis la publication de cette étude ?

Nous avons mis à disposition un outil permettant à chaque entre- prise d’évaluer son propre projet et les moyens d’en mesurer l’impact, ainsi que des fiches pratiques et lignes directrices, établies à partir de retours d’expérience d’entre- prises. Nous communiquons via une newsletter bimensuelle. Depuis, le nombre de comités sport territoriaux du Medef est en augmentation régulière et ils sollicitent de plus en plus le comité national.

Quoiqu’il en soit, le décalage entre les attentes des salariés et l’offre des entreprises reste énorme !

C’est pourquoi l’Union sport & Cycle, le Medef et le ministère des Sports ont lancé une autre étude sur le « passage à l’acte ». Elle permettra d’y voir plus clair sur les freins (NDLR : Etude publiée en novembre 2017 et disponible sur le site de l’UNION sport & cycle). L’une des difficultés, que j’ai éprouvée au sein de mon entreprise, est de trouver les bons prestataires. Dans la feuille de route du Medef Sport, nous avons donc intégré la mise en relation avec les offreurs. Beaucoup sont des start-up, proches ou issues du coaching à domicile. Dans les métropoles, elles devraient trouver leur modèle économique. Ailleurs, l’offre pourrait se structurer autour de partenariats entre les entreprises prestataires et les associations sportives. Les premiers apportant le savoir-faire et les bonnes pratiques pour intervenir efficacement en entreprise, les seconds la proximité. La professionnalisation du sport en entreprise est le prochain verrou à faire sauter.

Le Medef Sport entend-il s’en occuper ?

Le Medef Sport a un rôle d’accompagnement à jouer dans ce domaine. Encore frileux il y a quatre ans, les chefs d’entreprise ne se demandent plus ce que le sport peut leur apporter mais comment le mettre en place.

D’autres verrous, notamment réglementaires, doivent-ils être levés ?

Il n’y a pas de verrou, juste des règles à faire connaître. L’enjeu est de diffuser et de sensibiliser les chefs d’entreprise aux règles à respecter. C’est le premier étage de la fusée. Le deuxième étage consistera à savoir si les réglementations actuelles sont suffisantes ou si elles doivent être adaptées.

« Contribuer à la professionnalisation du sport en entreprise sera ma prochaine mission. »

En tant que spécialiste de l’innovation, quel est votre analyse de celle-ci dans le secteur sport ?

Dans le sport, les moteurs d’innovation sont multiples : recherche de performance, de sécurité, de bien-être, d’allégement, de connectivité… C’est un univers très ouvert. De ce fait, les pure players du sport sont exposés à l’arrivée d’opérateurs issus du marché de la santé, des produits électroniques, des caisses de retraites, etc. Demain, ceux qui répondront le mieux aux besoins des nouveaux pratiquants, comme les seniors par exemple, seront peut-être ceux qui apporteront des offre globales – matériel, distribution, services – et pas seulement ceux qui apporteront les meilleurs produits technique. Les acteurs de l’économie du sport ont intérêt à aller voir ce qui se passe dans le champ d’à côté.

Propos recueillis par ■ Olivier Costil

 

photo Medef

Le programme du Comité Sport du Medef a été présenté par sa présidente Dominique Carlac’h au cours d’un «business lunch Fifas», en présence de Geoffroy Roux de Bézieux, vice-président du Medef et de professionnels du secteur, jeudi 4 février au siège de l’organisation patronale.

Après avoir chiffré les bénéfices de l’encouragement à la pratique sportive sur la productivité dans une étude appelée «  Goodwill » publiée en septembre dernier, le Medef passe à la pratique. La promotion du sport-santé est en effet le premier des cinq axes de travail 2016 cités par la présidente du Comité Sport du Medef, Dominique Carlac’h. L’étude Goodwill a montré que l’encouragement à la pratique « se traduit toujours, même s’il s’agit d’activité physique externe à l’entreprise, par des gains de productivité, a-t-elle rappelé. Nous avons donc la conviction que nous pouvons “mettre un tigre dans le moteur” mais il faut que cela reste non obligatoire pour les chefs d’entreprises, pour qui il n’est pas question de transformer l’entreprise en centre de loisirs ». Cette année, le Comité Sport du Medef va donc multiplier les rencontres avec les patrons d’entreprises de toutes tailles afin, d’une part, de recenser les meilleures pratiques – qui seront partagées dans un second temps – et, d’autre part, de les inciter à mettre en place ou expérimenter des politiques en faveur de l’activité physique et sportive.

Logo_du_medefEncourager l’entrepreneuriat dans le secteur sport

A côté de ce travail en profondeur et au long cours, le Medef poursuivra ses différentes actions dans quatre autres directions. L’une d’entre elle consistera à emmener « l’équipe de France économique » (les entreprises) aux JO de Rio pour y mettre en avant leur capacité d’innovation et leurs engagement de développement durable, dans la perspective de la candidature de Paris aux JO 2024. Autre axe, favoriser l’entrepreneuriat dans le monde du sport : l’organisation a approché les fédérations d’Athlétisme et de Boxe sur le sujet du « parcours du sportif entrepreneur ». Le syndicat soutient par ailleurs l’innovation dans le sport en oeuvrant pour la mise en relation de start-up avec de grandes entreprises et par une convention signée avec le Tremplin. Enfin, le Medef participe à la Filière stratégique de l’économie du sport mise en place par le gouvernement, aux côtés de la FPS et de la Fifas. En conclusion de la rencontre, Geoffroy Roux de Bézieux, qui outre ses fonctions au Medef est entre autres actionnaire de Chullanka, a souligné la volonté du syndicat patronal de considérer le sport comme une filière économique à part entière, et de mettre en valeur l’innovation dans le secteur.