Vendredi 8 juillet dernier. Tandis que la France se réveille avec le sourire de celle qui vient d’éliminer l’Allemagne en demi-finale de l’Euro, un petit village du Gers s’affaire. Et pour cause, dans quelques heures, l’Isle-Jourdain accueille la caravane du Tour de France, ses 198 coureurs et ses milliers d’amoureux de la petite reine.

DépartUne étape du Tour de France, c’est tout d’abord des bénévoles. Une armée de bénévoles pour être précis. Il est 9 heures du matin et ces derniers aiguillent les premiers arrivants sans se départir de leur bonne humeur, pourtant mis à mal par quelques anarchistes de la conduite. L’entrée du village n’est pas encore bondée, mais déjà, les véhicules affluent de sorte que les places de parking se remplissent à vue d’oeil. Ils sont nombreux les passionnés de vélo, qui, aujourd’hui, l’ont laissé au garage. Une fois leur véhicule abandonné, une longue procession de spectateurs se dirige, avec hâte, vers le centre du village où sera donné le départ de l’étape dans plus de trois heures maintenant. Des bénévoles, encore, flèchent, avec une once de fierté, les rues à emprunter pour accéder à la ligne de départ. « Vous pouvez pas la rater, elle est juste devant l’église », sera certainement la phrase la plus prononcée de la journée.

046_001Mais avant d’accéder au village départ, l’histoire nous rattrape. En contrebas de la fameuse église, les plus attentifs des 30 000 pèlerins auront aperçu, non sans curiosité, les vestiges de l’ancien vélodrome de la ville. Désuet, anachronique, occupé par des herbes folles, les courbes des virages ne mentent pourtant pas : ici gît « le Placia », l’un des plus anciens vélodrome de France. Ce dernier a accueilli, à partir de 1934, des générations de champions comme Jean Stablinski, Jean Robic, Felice Gimondi et Rudy Altig. Des noms qui réveillent chez bien des passionnés des souvenirs émus d’une enfance révolue et qui pourrait valoir plusieurs heures de discussion avec Jean-Paul Olivier. Aujourd’hui, les héros ont bien changé, mais à voir l’affluence dans les rues de l’Isle Jourdain, on se dit que la passion du vélo n’est pas prête de s’éteindre.

A deux heures du départ, les rues sont désormais bondées, on déambule difficilement jusqu’à la place de l’Eglise et la ligne de départ. La caravane du Tour, et son défilé de sponsors, est sur le point de démarrer. Juché sur l’imposant réceptacle « Tour de France » monté pour l’occasion, le speaker s’époumone pour capter l’attention du public massé derrière les barrières. La sono monte encore d’un cran au départ de la caravane. Des centaines de goodies sont lancées à la foule, mystérieusement électrisée à l’idée d’attraper un échantillon de bonbons acidulés, de lessive aux impeccables promesses de lavage ou d’un bob d’une célèbre marque de saucisson, qui demeure sans conteste la star de la caravane. C’est dans ce joyeux boxon, que défilent également, les voitures du MEDEF, de Force Ouvrière et de la CGT. Un spectacle aussi improbable qu’une attaque de Richie Porte, mais qui annonce peut-être de sérieuses parties de manivelles entre ces monstres du peloton de la représentation syndicale.

Véritable succès populaire, la caravane du Tour cède progressivement place aux bus des équipes, puis à la traditionnelle séance de signature des coureurs sur le réceptacle devant l’arrivée. Déjà chauffé à blanc par le passage de la caravane, le public de plus en plus nombreux se presse sous les rayons d’un soleil de ravageur. La température monte d’un cran, les casquettes à la marque de saucisson permettent d’éviter bien des insolations.

Tour-de-France--50Les coureurs, eux, restent terrés dans leur bus, profitant de la climatisation et du mini-bar. Dehors, les mécanos effectuent les derniers réglages, devant l’œil ébahi des béotiens et des vélocistes du dimanche, qui s’émerveillent devant la beauté de tels engins. L’envie de les essayer se lit sur les visages et nombreux sont ceux qui s’imaginent escalader les plus grands cols avec de telles montures. A la sortie des coureurs, l’effervescence monte encore d’un cran. Les chasseurs d’autographes (enfin ceux accrédités, car la majorité du public doit attendre derrière des barrières, à distance respectable des coureurs) mènent une guerre de position sans merci avec les journalistes, qui ont bien souvent le dernier mot. Quelques banalités échangées sur l’étape à venir avec l’un des reporters – « il s’appelle comment déjà lui, il est à la télé non ? » – permettent au public de régler l’objectif et d’immortaliser quelques champions qui viendront orner les albums photos de famille ou les murs Facebook des plus jeunes.

Le défilé des coureurs à la signature ravit le public, qui ne ménage pas ses applaudissements à l’attention des coureurs français. A l’applaudimètre, les Pinot-Bardet-Alaphilippe-Voekler emportent les suffrages, à égalité avec les stars du peloton que sont Froome, Contador et Quintana. L’arrivée sur la ligne de départ se fait sous un soleil écrasant, les glacières des directeurs sportifs risquent d’être vandalisées durant l’étape. Les coureurs arborent des visages fermés, oreillettes vissées à l’oreille, prêts à en découdre avec le col d’Aspin, situé en fin d’étape. Tous rassemblés sur cette place de l’Eglise, plus remplie qu’un dimanche de Pâques, le départ est donné sous les vivats du public.

Malgré le départ des coureurs, l’effervescence ne quitte pas l’Isle-Jourdain. La journée est festive, toute dédiée au vélo, avec des animations partout dans la ville et un écran géant placé sur la place de la Mairie. Le public en a pour son argent. Les commerçants également, tout heureux de pouvoir désaltérer cette masse inédite de spectateurs se promenant dans la ville. A 13 heures, les files d’attentes pour les merguez sont aussi longues qu’un peloton lors d’un coup de bordure. Dans les petites ruelles, on recherche l’ombre et on casse la croûte en famille, en échangeant ses impressions sur tel ou tel coureur. Tout le monde semble heureux d’être là pour ce rare moment de convivialité collective. Les Lislois (oui, oui, on les appelle de la sorte), fiers de partager les trésors de leur commune et les spectateurs, simplement ravis de pouvoir en profiter. Et c’est peut-être ça, la plus grande force du Tour de France, de réunir un public de tous âges et de tous horizons. Combien de jeunes enfants ont déambulé dans la ville, les yeux pétillants à la vue des coureurs ? Et combien de parents et grands parents se sont réjouis de voir les yeux de leurs enfants à leur tour pétiller, comme eux-mêmes avaient pétillé à l’époque, quand leurs propres parents les avaient emmenés pour la première fois voir le Tour ? Une étape du Tour, c’est aussi et surtout des souvenirs que l’on partage.

Jean-Philippe Frey

P.S. : un grand merci à Denis Briscadieu, PDG du groupe Cyclelab, infatigable défenseur du vélo et qui s’est employé sans relâche à l’organisation et la réussite de la journée (et a permis à l’auteur de l’article d’avoir, à son tour, les yeux qui pétillent).